Carte postale à la solitude

Chère solitude,

Il fut un temps où je ne t’appréciais que moyennement. Je te trouvais un peu bêcheuse, avec ton air inaccessible, ton manque de sociabilité, moi qui adorais voir tous mes amis, passer des moments en famille ou même rien qu’en amoureux.
Je l’avoue, à une époque, t’étais un peu la copine qu’il n’était pas de bon ton d’avoir… Passer une soirée seule avec toi, c’étais grave la loose. Les gens populaires, la solitude, ils connaissent pas. Et puis entre quinze et vingt ans, on fait tout en groupe, un peu comme les visiteurs japonais à Paris, leur appareil photo autour du cou, et leur guide touristique greffé à la main. Ado, ma vie, c’était un peu ça. Jamais seule, toujours une copine pour me tenir la porte des chiottes, des fois que le verrou ne suffise pas. Et puis pour passer le temps pendant que je faisais caca (c’est long). Et à la maison, ma copine de chiottes, c’était ma soeur (youhou, soeurette, t’es grillée à vie !).

Aujourd’hui, à 35 ans, il est ma foi plus compliqué de demander à mes copines de m’accompagner aux chiottes. Celles de toujours, bon, elles trouveraient que j’ai gardé des mœurs curieuses, mais me pardonneraient volontiers cette bizarrerie, mais les plus récentes… Je ne vais tout de même pas demander à MaVoisine de m’accompagner pour faire un petit caca, elle risquerait de me regarder d’un drôle d’air…

Alors rien que parce qu’un jour, sans que je ne m’en rende compte, j’ai du rentrer dans le clan des adultes (je ne saurais dater précisément cet événement. Le fourbe, l’âge adulte s’est introduit dans ma vie sans y être invité, insidieusement), la solitude, tu as du devenir ma dame de compagnie un peu plus souvent. Du moins aux chiottes.

Allez grosso merdo, situons cet événement autour de l’ère glaciaire, aux environs de mes 25 ans.

Les chiottes en solo, un premier pas dans ma vie. Mais tu étais à mes côtés, chère solitude. Pour mes 25 ans tout court aussi, d’ailleurs, puisque mon train était resté bloqué en gare de Corbie, à cause d’une collision entre un camion chargé de bonbonnes de gaz et le train précédent. J’ai passé mes 25 ans seule, dans le train arrêté sur les voies, entre Corbie et Arras, alors que mes amis étaient devant chez moi, puis rentrés chez eux. Merci la solitude d’avoir été de la partie, j’en garde un grand souvenir. Si, si.

Puis nos moment en tête à tête se sont intensifiés. La situation l’exigeait. Je devenais adulte. Il fallait que je bosse tard le soir. Seule. Plus question de réviser entre amis pour les exams, ou de passer une nuit blanche sur un dossier à rendre en groupe. Que nenni. Ce temps était révolu. J’avais mes premiers jobs. Mes premiers objectifs personnels. Mes premières contraintes individuelles. Chienne de vie. Il m’a fallu, parfois, savoir dire non. Dire non, je ne viens pas ce soir. Je sais pas si tu te rends compte, la solitude, des sacrifices que j’ai pu faire, à ce moment là, pour rester avec toi !!!

J’en ai d’ailleurs pété un câble. J’ai craqué et ai adhéré à un parti politique. Oui, celui là (c’est comme tu veux, lecteur, j’veux pas me fâcher avec toi, je suis lâche). Et là, l’espace de quelques mois, j’ai retrouvé l’ambiance. L’ambiance des sorties entre potes, l’ambiance des soirées de collages, des matinées de tractage sur les marchés, des discussions enflammées avec le parti adverse, des meetings exaltants où le mot solitude est carrément rayé du vocabulaire. Je ne te connaissais plus, la solitude. Jusqu’au jour où prise de ras le bol, j’ai déchiré ma carte du parti. Je n’y croyais plus, j’avais vu, vécu, entendu des choses qui ne me convenaient pas. J’ai tout arrêté du jour au lendemain. Je suis revenue à toi, la solitude. J’ai gardé d’excellents amis (quand même), et un mari. Mari d’Amour. Au moins, on ne se dispute pas à cause de la politique, à la maison (quoi que…).

A nouveau, j’ai passé un peu plus de temps avec toi. Surtout au début de ma relation avec Mari d’Amour où je n’osais pas lui montrer mes faiblesses bassement humaines : oui, je faisais caca. Non, je n’étais, en vrai, pas une princesse qui pétait des bulles et chiait des paillettes. Le tout parfumé à la rose. Une fois le décor planté, nous poursuivions nos débats politiques passionnés toutes portes de chiottes ouvertes.

Et nous aimions voir du monde. Et voir la famille. Et rencontrer plein de nouvelles personnes. Solitude, on se cotoyait, mais de loin.

Je t’avoue, tu ne me manquais pas.

Non, non. Toi et moi, on n’était pas très proches, mais on avait trouvé notre équilibre.
On passait quelques heures par semaine ensemble. Au boulot, j’allais aux chiottes seule. A la maison, ça m’arrivait aussi. Je faisais les soldes seule (j’ai toujours détesté partager ce moment)(oui, même entre copines). Je faisais les courses seules (parfois) et avec Mari d’Amour à d’autres moments (mais ça me coûtait beaucoup plus cher, du coup… La rationalisation du budget, c’était pas son truc à l’époque)(depuis on a eu deux enfants, il a fallut s’y faire).

Bref. Un jour, j’ai eu des enfants.
Et là, j’ai oublié jusqu’à à ton existence.

Ouais, je sais. Toi et moi, on n’était pas proches, mais là, notre relation est devenue aussi platonique que celle entre le soleil et la lune.
Notre relation est devenue inexistante.
Lapinette est arrivée en premier. Elle m’a bouffé tout mon temps.
Et Mini-Lapine a suivi dans la foulée, et là, j’ai été asphyxiée. Le temps me manquait. Même mes nuits ne suffisaient pas.
Aujourd’hui, aller seule aux toilettes est un luxe… mais un luxe… j’en frémis de plaisir rien que d’y penser ! Viens, viens me rejoindre, ma solitude. Faisons mille folies aux toilettes, toi et moi ! Soyons folles, ma belle ! Surprenons nous à rêvasser les fesses à l’air, un magazine sur les genoux (Flow me pardonnera de penser à lui dans ces moments là, mais mes moments de tranquillité sont trop rares pour être gâchés par la lecture de magazines médiocres ! La sélection à l’entrée de mes toilettes est ardue !), les chaussettes en accordéon sur nos chevilles… Sexy, je sais…
Aujourd’hui, lire un bon bouquin, le soir, alors que tout le monde dort, lovée dans l’obscurité enveloppante de la nuit, avec pour seule compagnie ma chère solitude est une bénédiction absolue.
Aujourd’hui, j’ai la solitude tellement rare qu’elle en devient orgasmique.
Je tremble de bonheur si mon collègue m’apprend qu’il sera absent du bureau une journée.
Je pardonne toute annulation d’invitation si je sais que ça permettra à toute la famille – sauf moi – d’aller se coucher plus tôt, me laissant en tête à tête avec moi même.
Je pardonne même à Mari d’Amour d’aller au conseil municipal de temps en temps, s’il ne rentre pas trop tard, car comme je suis grave sympa, je l’attends pour dîner, et, faut pas déconner, au bout d’un moment, je crève la dalle.

Solitude, aujourd’hui, je te veux. Je te veux à moi seule, pour moi seule, même quelques heures volées dans la semaine. Même si c’est aux toilettes. Je te veux car grâce à toi, je souffle un peu.
Voilà une heure de passée avec toi.
Une heure passée à surfer sur le blog.
Il est minuit, et je peine à te quitter. Je sais que je vais tenter de te retenir encore quelques instants dans la nuit…
Je vais vite monter, vite me préparer pour la nuit, vite me glisser sous la couette, vite choper mon bouquin… et vite m’endormir. Trop crevée, je n’aurai pas encore profité de toi assez longtemps.

Toi et moi, on n’a jamais fait des trucs extraordinaires, la solitude. On a fait des cacas. On a lu des bouquins. On a écrit des billets de blog. On a surfé sur Facebook, farfouillé sur le net. On a gribouillé quelques dessins. Ecrit des tonnes de romans inachevés. Fouiné dans Pinterest. Regardé quelques rares séries. Procrastiné. Rêvassé. Regardé par la fenêtre. Maté Top Chef et L’Amour est dans le Pré. Fait la gueule à Mari d’Amour (c’est arrivé).
Finalement, on a vécu – on vit – une histoire banale. Limite chiante.

Mais, la solitude, aujourd’hui, je me rends compte : je ferais n’importe quoi pour passer plus de temps avec toi.

Cette été, embarque le repos avec toi, et prenez moi comme passagère clandestine dans votre valise. Même pour une heure ou deux, sur une plage déserte avec un bon bouquin à la main, ma foi… Ça me suffirait.

La solitude, tu es mon nouvel Eldorado. Et j’y emmène volontiers Mari d’Amour avec moi pour un dîner en amoureux dans un bon resto. Tu vois, la solitude, je te propose même un plan à trois… Elle est pas belle, la vie ?!

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5 réflexions sur “Carte postale à la solitude

  1. Du Grand Alice, comme on l’aime, même quand elle fait caca…
    Elle a l’art de presque nous donner envie de faire avec elle…. ;p
    Un billet pour être moins seule, le temps de le lire, en sa compagnie… C’est la, le paradoxe…

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