Le grand abandon… lettre à ta vie d’enfant.

Chère enfant, chère Alice,

Ma toute petite, tu as trois ans. Ta maman a de longs cheveux. Elle te manque souvent. Elle part loin pour son travail. Elle est hôtesse de l’air. Tu sais, c’est son métier qui veut ça. Quand elle est là, elle s’occupe bien de toi. Tu aimes l’odeur de ses cheveux, de ses longs cheveux. Elle fait avec une longue tresse que tu trouves magnifique. Toi aussi, quand tu seras grande, tu auras de longs cheveux comme elle.

Un jour, en te levant de ta sieste, tu l’as trouvée en train de pleurer. Elle avait la tête dans ses mains, sa longue tresse se  secouant sur son épaule, au rythme de ses sanglots. Tu as pris conscience pour la première fois que les adultes ça pouvait pleurer, ça n’était pas infaillible. S’est insinué en toi un vague sentiment d’insécurité qui ne t’a jamais plus quittée. Tu le ressentais bien que ta maman était fragile…

De plus en plus souvent, tu l’as vue pleurer. Papa n’était pas content après elle. Papa c’était l’autorité. Tu en avais un peu peur. Il ne fallait pas le décevoir. Il ne fallait pas renverser ton verre à table, et tu devais apprendre absolument à faire du vélo. Tu y es arrivée.

Et Maman, c’était les câlins. Mais tu la sentais de plus en plus fragile. Tu ne pouvais pas tant que ça enfouir ta tête dans son cou, sinon tu sentais vite ses larmes rouler sur tes propres joues. Et ta petite boule au ventre revenait.

Tu as  7 ou 8 ans, et tu sens bien que les câlins, c’est plus pour la réconforter elle, que toi.

Tu as 8 ans, et ta soeur en a déjà trois. Tu as mille souvenirs avec elle. Bien plus qu’avec Papa et Maman. Maman contrôle tes devoirs. Papa t’incite à lire, à faire des choses difficiles qui t’embêtent, mais tu ne veux pas le décevoir, alors tu y arrives. Et ton petit frère pointe le bout de son nez. Il est beau, il est mignon.

Ta soeur c’est ton amie, ta compagne de jeu, mais ton petit frère, c’est ton bébé. Tu le changes, tu le berces, tu le câlines, tu le protèges.

Alice, le bonheur de ton enfance, c’est ton frère et ta soeur. Et tu regardes tes parents d’en bas. Papa qui attend beaucoup de toi, et Maman qui est fragile. Il faut que tu assures.

Tu t’en rends compte, maintenant, Papa et Maman ne s’entendent pas toujours. Ca crie à la maison. Tu consoles Maman, et tu excuses Papa. On ne tombe pas toujours sur la bonne personne. L’important, c’est que ton frère et ta sœur soient rassurés. Alors vous vous enfermez dans la chambre, et vous vous serrez les coudes. Tu regardes avec envie les copains d’école dont les parents s’entendent… et avec compassion ceux dont les parents divorcent. Ca te fait peur. A 8 ans, on a besoin de son Papa et de sa Maman, mais tu sens bien que ça ne durera pas toujours.

Puis à 10 ans, tu commences à te dire que ce serait une bonne chose… Mais Maman est trop fragile. Elle veut rester. Ton petit frère n’a que deux ans. Que ferait-il, sans ses deux parents ? Et Papa aime Maman. Il ne la laissera pas partir. Mais est-ce bien ça, l’amour ?

Tu as 12 ans, et tu t’étourdis de belles histoires. Des romans à l’eau de rose, des histoires jolies, des feuilletons d’ados. Les gens s’aiment. C’est de ça que tu rêves, petite bonne femme. Une histoire simple, une famille unie, des enfants. La pub Ricorée de te fait mourir d’envie.

Mais ta mère est fragile. Elle a besoin de toi. Tu vas tous les soirs lui dire bonne nuit, et elle se confie à toi longuement. Tout doucement, tu sens que ça ne va plus. Tu as quinze ans, tu as dix-sept ans, et tu sens que ça dérape, pour elle. Mais tu ne sais pas à quel point. Peut être ne veux tu pas le voir…

Elle se confie à toi. Tu te couches tard, trop tard, pour rester avec elle le plus longtemps possible. Quand Papa monte se coucher, il sonne la fin de la discussion. Tu passes ton bac. Demain tu te lèves tôt.

Il a raison. Mais franchement, il pourrait comprendre. Ceci dit, quelque part, il te libère de ces conversations interminables. Tu culpabilises un peu de t’en rendre compte, mais la fragilité de ta mère te tape parfois sur les nerfs. C’est elle, la mère, pas toi ! 17 ans, tu es encore trop jeune…

Tu vis ta première histoire d’amour. Tu la veux parfaite, et pleine de bons sentiments, comme dans tes romans. Tu te détaches peu à peu de Papa et Maman. Papa n’aime pas ton copain et t’embête avec ton bac. Maman dérape toujours doucement, imperceptiblement.

Tu pars de la maison. Tes frère et sœur le vivent mal. Vous n’êtes plus à trois. C’était vous trois contre le monde entier, ils se retrouvent à deux, et toi toute seule.

Tu as 19 ans, et ton copain te quitte. Ca a duré deux ans, c’est le drame. Décidément, l’amour ne peut-il être beau ? Est-on condamné à souffrir ? Mais la vie d’étudiante, ça te fait un bien fou. Tu te remets. Tu vis ta vie, entourée de tes amis. Tu as la boule au ventre quand tu rentres le week-end. Tu ne sais jamais comment sera Maman, comment sera l’ambiance à la maison. La boule d’angoisse est de plus en plus grosse à mesure que la semaine avance. Quand tu rentres, tu surveilles Maman, tu la consoles encore et encore. Tu farfouilles dans toute la maison pour tenter de découvrir ce qui cloche. Elle dérape doucement…

Ta sœur te rejoint pour ses études. Ca lui fait un bien fou. Ton frère reste seule. Maman dérape. Et Papa attend beaucoup de lui. Il vous rejoindra plus tard. Il a mille copains.

Papa te téléphone souvent. Il a enfin compris que Maman n’allait pas bien. Vous avez tous admis, dans la famille. Mais c’est compliqué d’aider quelqu’un dans le déni. Alors un jour, elle vous promet qu’elle va aller mieux. C’est fini, c’est promis.

Et en effet, ça dure deux ans. Jusqu’à cette dispute. Tu as 26 ans, Alice. Et Maman s’en va. Des dizaines de fois, Papa a voulu refaire le match. Des dizaines de fois, Maman a voulu refaire le match ausi. Et toi, Alice, ça fait des années que tu les voies. Ca fait des années que tu sais que c’est inévitable. Tu le savais, que ce jour allait arriver. Il le fallait. Papa pleure, mais c’est mieux comme ça. Maman enrage qu’on ne coupe pas les ponts avec notre père. Elle n’a pas le sens de la mesure.

Et puis un jour, quelques mois après, une erreur de destinataire d’un sms en provenance du téléphone de Maman vous a fait comprendre qu’elle avait quelqu’un. Papa était fou de chagrin. Toi tu étais folle de rage. Maman ne vous avais rien dit.

Cet homme est entré dans sa vie, il n’y avait plus assez de place pour vous. Toi qui croyais, encore à 26 ans, que rien ne pouvait séparer une mère de ses enfants, elle vous a sortis de sa vie. Soudainement, brutalement, méchamment. Tu n’as pas compris.

Ton frère passait son bac. Il restait seul des week-end entiers pendant que Maman allait rejoindre cet homme. Son amour de jeunesse retrouvé. Elle lisait trop de romans, Maman.

Cet homme, vous avez tout fait pour tenter de l’accepter. Lui qui traitait ton frère de débile, qui te traitait de grosse. Lui qui vous dénigrait devant Maman. Et ça la faisait rire, cette sorcière perfide. Ses vices reprenaient le dessus. Il profitait des faiblesses de Maman pour mieux la détourner de vous, et toi, tu étais impuissante. Et un jour, il est allé trop loin, cette espèce de fumier. Tu as récupéré ton frère couvert de bleus. Tu n’as pas prévenu Papa. Il ne fallait rien lui dire, il l’aurait tué, cette enflure immonde. Tu as juste pris ton frère sous le bras, tu l’as désinscrit de son école, l’a inscrit où tu vivais, et vous avez fui ensemble, comme deux petites choses apeurées. Plus de Maman à l’horizon. Elle ne vous a pas donné de nouvelle pendant 6 mois. Ne s’est pas inquiétée de ne plus voir son fils. Elle se complaisait dans le lisier dans lequel la bordait chaque soir son porc sournois. La pente était de plus en plus glissante pour elle, mais enfin toi, Alice, tu te rendais compte que ta place n’était plus auprès d’elle. Après des années à supporter sa misère, à sacrifier ton insouciance d’enfant pour ses problèmes existentiels, tu as dit stop. A 26 ans, tu t’es rendue compte que c’était toi l’enfant, et pas elle. Et que pour l’heure, le seul enfant qui avait besoin qu’on le sauve, c’était ton frère.

A trois, vous étiez de nouveau réunis. Vous vous êtes serrés les coudes, les gamins. Toi, ton frère et ta soeur. La fratrie qui vous avait toujours rendus plus forts. Quelques années à vivre à trois dans des apparts voisins, dans le même immeuble, avec les copains et copines de chacun. Et Papa qui veillait au grain, avec un regard bienveillant, et toujours une présence rassurante. Le Papa qui te faisait un peu peur petite, le Papa qui était exigent, peu être parfois un peu trop, ce Papa, il était là. Il assurait, Papa. Quoi qu’il arrive, il était là. Pas toujours d’accord avec nos façons de faire, pas toujours d’accord avec nos choix, un peu abrupt, parfois, dans la manière de nous dire les choses, mais toujours présent. Quoi qu’il arrive, quoi que l’on pense, quel que soit le chemin que nous avions décidé de suivre, nous étions ses enfants.

Peu à peu l’étau s’est desserré. Le stress, l’angoisse qui ne te quittait plus depuis le départ de Maman s’en est allée. Tu avais un Papa. Avec ses défaut, ses excès, ses imperfections, ses principes rigides, mais un roc sur lequel tu pouvais compter.

Le spectre de Maman s’est peu à peu éloigné. La Maman aimante était morte. Avait-elle vraiment existé un jour, en fait ? Elle vivait sa vie, tiraillée entre ses fragilités et son bourreau dans les bras duquel elle s’était jeté.

Tu avais un manque, certes, mais en vérité, tu en as toujours eu un. Ce manque lié à cette absence de mère responsable. La mère ça a été toi pendant longtemps. Puis ta soeur a pris le relais quand tu es partie de la maison. Puis quand elle est partie à son tour, ton frère a trinqué tout seul.
Son départ vous a libéré, laissant derrière elle ce manque. Tu as materné comme tu as pu ton frère et ta soeur, ils t’ont aussi maternée comme ils ont pu. Mais une vraie mère, vous n’en avez jamais eue.

Aucune mère ne t’a accompagnée choisir ta robe de mariée.
Aucune mère ne t’as rassurée sur l’accouchement.
Aucune mère ne t’a conseillée sur la façon d’élever tes enfants.
Et aucune mère ne fait aujourd’hui office de grand-mère maternelle pour tes enfants.

Mais il y a trois mois, un coup de fil a changé la donne. L’épicière au grand coeur a renvoyé votre mère dans vos vies. Elle quittait son bourreau. Quinze jours plus tard, tes enfants avaient une grand-mère.

Une grand-mère que tu prenais à nouveau dans tes bras pour la consoler jusqu’à des heures indues, le soir. Une grand-mère que tu accompagnais à chacun de ses rendez-vous car elle ne se sentait pas en capacité de les affronter seule.
Une grand-mère que tu maternais à nouveau.
Et cette angoisse qui a refait surface.

Même ton mari prenait sa part du gâteau. Même ton mari consolait ta mère. Tu revivais l’enfer de ton enfance. Tu ressentais à nouveau cette angoisse, cette instabilité. Tu craignais à nouveau sa fragilité.

Tu tentais de lui redonner un cadre. Elle n’a jamais aimé les cadres, ta mère. Elle ne t’en a jamais donné. La démesure est peut être le mot qui la caractérise le mieux.

A la maison, les disputes n’étaient pas des disputes, c’était des drames.
Les bouderies n’étaient pas des bouderies, mais des semaines entières de mutisme.
Sortir prendre l’air n’était pas sortir prendre l’air, c’était disparaître pendant trois jours.
Avoir un coup de blues, c’était tomber en dépression.
Faire un régime, c’était perdre la moitié de son poids.
Et divorcer, c’était plaquer mari et enfants à la fois.

Et puis du jour au lendemain, alors que vous projetiez de lui prendre un appart et de l’installer définitivement dans le coin, elle a fait ses valoches, ta mère, et elle est repartie.

Elle n’a plus donné de nouvelle, sauf pour te faire des reproches. Elle ne supportait plus ton mari devant sa télé, ni tes enfants avec lesquels tu devais te préparer à de gros problèmes, tellement ils étaient mal élevés. Elle ne remettrait plus jamais les pieds dans ton pavillon minable, il fallait que tu la laisses vivre sa vie sans toi. Tu comprends, on n’enferme pas un oiseau en cage, il fallait qu’elle reprenne sa liberté.

Alors là, Alice, tu as fait comme un blocage. Une semaine pour réaliser ce qui venait de se passer, pour avaler les couleuvres, pour faire passer le goût amer des reproches injustifiés.
Et deux mois pour digérer. Pour y réfléchir. Pour savoir ce que tu devais faire.

Tu as culpabilisé, Alice. Comme lorsque tu étais petite. N’aurais tu pas du plus l’écouter ? N’aurais tu pas du moins la brusquer ? N’aurais tu pas du attendre avant de chercher un appartement ?

Et puis tu as pensé à tes gosses. Parce que la priorité, aujourd’hui, c’est eux. Elle t’a volé une partie de ton enfance. Elle t’a donné l’angoisse en héritage. Elle t’a coupé l’herbe de l’ambition sous le pied. Tellement attachée à cette stabilité affective que tu sacrifierais tout le reste pour ça. Que tu as déjà tout sacrifié. Tu manques cruellement d’ambition, parce que tu déploies ton énergie à rechercher la stabilité de ton foyer et la sécurité affective. Ton mari, tes enfants sont ta priorité absolue, car tu sais ce que c’est que de n’être pas celle de ta mère, et tu en as souffert.

Tes enfants ne pourront jamais dire qu’ils ne sont pas ta priorité. Tes enfants ne pourront jamais dire que tu n’es pas là pour eux. Tes enfants ne pourront jamais dire que tu n’as pas veillé chaque fois qu’il le fallait, que tu ne t’es pas levée la nuit chaque fois qu’il était nécessaire, qu’ils ont manqué de câlins et de mots d’amour. Ils pourront dire que leur mère n’a pas fait une grande carrière. Ils pourront dire que leur mère n’était pas la meilleure des cuisinières, ni la meilleure des maîtresse de maison. Mais à la maison, même si ça crie un coup de temps en temps, les enfants savent l’amour que leurs parents leur portent et se portent mutuellement. La maison est une maison vivante et joyeuse, et tu as des enfants qui semblent heureux de vivre. C’était ta priorité de vie, ta volonté absolue. Et tu sembles sur le bon chemin, Alice, même si des cailloux atterrissent parfois dans ta chaussure.

Alors oui, au moment où ta mère t’abandonné une nouvelle fois, tu as hésité à aller la rechercher. A déployer des trésors d’énergie pour elle, et tu as finalement pris conscience que les trésors d’énergie, ce n’était pas pour elle qu’il fallait que tu les déploies. C’était pour tes enfants.

Tu as failli arrêter ton blog, parce qu’au delà de ta flemme d’hiver, tu ne savais plus comment poursuivre, tu ne savais plus très bien où tu devais mobiliser ton énergie. Tu ne savais plus si tu devais simplement tourner la page ou complètement refermer le livre. Et cet article donne un point final à l’histoire. Le livre de ta mère est refermé. Tu ne le ranges pas au grenier, car il ne faut pas trop en demander non plus, tu le laisses sur ta table de chevet en cas de besoin impérieux, mais le livre est bel et bien refermé. Tu ré-ouvres désormais les albums de « Petit Ours Brun » et de « Tchoupi ».

Ta lapinette fête son quatrième anniversaire dans un mois et demi, ta mini-Lapine sera baptisée le mois prochain. Beaucoup de premières fois méritent encore d’être partagées sur ce blog, mais cette dernière fois t’était nécessaire.

Adieu Maman. Je ne t’en veux pas, tu as fait ce que tu as pu. Mais je continue sans toi, pour mes enfants. Ma priorité, c’est eux.

 

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4 réflexions sur “Le grand abandon… lettre à ta vie d’enfant.

  1. Très bel article ! Courageux et plein d’amour.
    Garde ton beau sourire, reste toi même et les années t’apporteront des réponses et de la paix intérieure. Sois confiante ! La vie est belle et l’amour est le plus beau remède.

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